Biographie

Livres

Films

Interviews

Billet d'humeur du 10/06

Archives

Contact

 

www.galafur.com


 
Leçon de bonnes manières
 

 

Catherine Robbe-Grillet donnait l'autre soir une leçon de bonnes manières dans le cadre d'une exposition franco-française - c'est le ton de la société française depuis le non au referendum - intitulée La Force de l'Art. Une construction préfabriquée nous privait de la beauté du lieu, le Grand Palais, galvaudé dans l'aventure par les bureaucrates de la culture. La salle de classe est remplie d'adultes, la maîtresse assise derrière son bureau.

J'ai toujours été intimidée par l'autorité professorale de Catherine Robbe-Grillet. Actrice, écrivaine et cinéaste (Jeanne de Berg), puis de nouveau actrice au théâtre de la Bastille, Catherine utilise la force du verbe et les modulations de sa voix intransigeante et chaude. Depuis plus de quinze ans que nous nous connaissons, mes genoux se serrent en sa présence comme pour fermer la voie à un objet défendu, doigt, orteil, bougie, godemiché. Je croise les jambes. Un sentiment de culpabilité me pousse à les décroiser, souvenir du pensionnat où il était interdit de les croiser. Agrandis par des lunettes transparentes, les yeux couleur d'huître de Catherine, des yeux immenses, confiants en leur pouvoir au-dessus de sa robe à col montant, me ramènent " au tableau ! ", moi qui préférais l'incognito du fond de la classe, le flou visuel des myopes qui jouissent du luxe d'ôter leurs lunettes pour deviner le corps de la maîtresse, en ombre chinoise devant le tableau noir.

Il fait 35°. Je trouve une place au sixième rang, à côté d'un enseignant, occupé à corriger une pile de copies sur la tablette de sa chaise d'école. Catherine l'enverrait " au coin " si elle savait ! La voix de la maîtresse énumère les règles qui lui sont chères. J'apprends qu'à table, la cuillère se place côté bombé vers le haut, que la mode des bises et des bisous la dérange autant que le tutoiement systématique. Toutes ces vilaines manières méritent une punition. " Au piquet ! " Une autre Catherine en jupette d'écolière, blouse blanche, escarpins talons vernis noir, se dandine maintenant, dos à la classe. " Ramper sous le bureau de la maîtresse " précède la correction corporelle. La maîtresse porte des bas fumés. La main du galeriste couché à ses pieds caresse sa cheville. La maîtresse devient magnanime. Les corrections corporelles, dont les chouchous de Catherine font la démonstration, laissent le public sur sa faim, Force de l'Art oblige.

Le soir, je dépose sur les boîtes aux lettres de mon immeuble une pile de livres dont le Manuel du savoir-vivre de Nadine de Rothschild, soldé 20 euros sur Amazon. Une semaine s'écoule avant qu'un résident ne l'emporte. À Neuilly où habite Catherine, on se serait disputé l'ouvrage.

retour à l'accueil