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Billet d'humeur 11/06

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Gala met la gomme
 

Nadia vue par
Gérard Musy

 

Devant la gare de Waterloo, le bras d’un fantôme bleu ciel me fait signe à travers la vitre baissée d’une voiture. Qui d’autre que mon amie Hezel oserait conduire vêtue d’une burqa ? Le drap bleu afghan comporte une ouverture découpée aux ciseaux à ongles au niveau de la bouche. Hezel tient sa cigarette à deux doigts à la manière d’un docker, comme Brando dans Sur les quais.

Hezel vient d’offrir toutes ses tenues de latex à sa voisine. Elle portait une combinaison intégrale quand un fada du caoutchouc a exigé cent coups de fouet en dépit de la chaleur dans son donjon surchauffé. Le latex, comme toutes les bonnes choses, est agréable à porter pour une femme qui n’en abuse pas.

Le Rubber Ball (« bal de gomme ») existe depuis 1992. On y capte l’air du temps. Peu de drogues circulent. Le caoutchouc est une drogue en soi. Je suis habillée en lutin de latex, collants rouges, bottes à mi-mollet, masque de gladiatrice en plastique moulé rouge. 3,000 fétichistes arpentent les gigantesques salles voûtées. Marie Stuart, Marie de Médicis ou Marilyn Monroe, les figures du grand écran côtoient le music-hall. À 50 euros l’entrée, les gothiques et les punks ne sont pas venus. On est entre soi.

À une soirée T.G (Torture Garden), un garçon belge transformé en fakir par des pelotes d’épingles à nourrice offrait sa chair à la ronde et proposait aux filles de participer. Au Rubber Ball, la pratique existe seulement sur la scène du « dungeon » : dans chaque salle, des panneaux indiquent « PAS D’AIGUILLES. Là, des infirmières gantées en tenue de latex ultrasexy sont les actrices du « cabaret psychiatrique ». Leurs mains habiles perforent la peau de quelques patients tout droit sortis d’un film de Roger Corman. Aiguilles et crochets de boucher, enfilés dans des cous et des lèvres violemment éclairés. Tim Woodward,le directeur de la revue SKIN TWO, s’enfuit, écœuré. Le reality-show s’éternise à plaisir, compensation cathartique à l’apathie d’un public qui se passionne plutôt pour le sur-mesure.

Je file vers les vestiaires. 3 a.m. « The night is young ! », et pourtant le grand défilé de mode, d’une salle à une autre, s’étiole…
Sur le trottoir, je frissonne sous ma cape. Un homme vêtu à la manière du sadique d’Orange Mécanique, la paupière gauche assombrie de paillettes noires, me demande dans la langue de Shakespeare : « Qu’avez-vous vu à l’opéra, ce soir ? » Il pointe méchamment sa canne vers moi. Un autre ange exterminateur, vêtu de blanc lui aussi, pantalon, chemise à jabot et bretelles, le secoue pour le rappeler à la réalité. Je m’engouffre dans un cab, et je brandis mon gant de latex : « The show is over, man ! »

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